Nous sommes dans les années 1870/1890, c'est le début de la 3e république. Cette période va commencer à nous apporter de nombreuses mutations, à la fois économiques et sociales, liées en grande partie à l'industrialisation. Nous voyons l'apparition d'une nouvelle catégorie de population : les ouvriers qui tendent à prendre de plus en plus de place dans la société française et revendiquent fortement des aspirations à une vie meilleure et plus décente.Des oeuvres comme celle de Germinal d' émile Zola, nous montrent une certaine image de l'ouvrier, abruti par les charges de travail et les conditions de vie difficiles et peu saines.

Si Rouen est un modèle de cité bourgeoise, elle n'en comporte pas moins son lot de population ouvrière vivant tant bien que mal. Une partie de cette population vit dans une grande précarité, les forçant pour vivre à effectuer des petits métiers aussi sordides que pittoresques. Métiers, tels que nous les montre amédée Fraigneau ( journaliste au quotidien le Nouveliste de Rouen) dans son livre " Rouen Bizarre" paru le 8 octobre 1888 et réedité de nos jours.

Nous allons donc pénétrer un peu dans ce monde particulier de cette époque vivant au jour le jour et formant ainsi une classe à part, à tel point que l'on disait de ces pauvres hères avec dédain " ce sont des soleils " (appellation particulière à Rouen). Ils se disputaient âprememnt pour vivre ces petits métiers aussi bizarres que surprenants.

Pénètrons parmi les chineurs au travers du livre de amédée Fraigneau :

" Voici un métier plus connu et qui occupe beaucoup plus de bras. Il existe des chineurs en toutes choses; ceux dont nous voulons parler aujourd'hui, et qui sont absolument des types locaux, pourraient aussi bien s'appeler les " Pirates de Robec ."

  On sait qu'il y a des quantités d'objets dans la rivière de Robec; qu'on y trouve de tout et même un peu d'eau. lorsque cette eau est claire, on aperçoit dans le " lit du fleuve " des débris de porcelaine,des semelles de bottes, des morceaux de plomb, des chiffons, des chiens crevés et des petits chats en décomposition, enflés comme des outres.

On trouve...on trouve...l'énumération serait trop longue et finirait peut être par devenir nauséabonde.

Or, ces eaux changeant de couleur à chaque instant, sont un véritable Pactole pour un certain nombre de pauvres diables; c'est grâce au Robec qu'ils vivent; c'est grâce à lui qu'ils mangent, qu'ils boivent et qu'ils peuvent coucher à la corde dans quelques taudis de larue du Pont-de-l'Arquet ou de la rue de Ruissel."

La rue Eau de Robec doit son nom  à la rivière "le Robec" ,rivière de 9 km de long. Le Robec prend sa source à Fontaine sous préaux, traverse Darnétal et se jette dans la seine à Rouen après avoir reçu les eaux de l'Aubette. De la rue des petites Eaux du Robec à la place Saint Hillaire à Rouen, le Robec suit son cours à l'air libre.Ensuite elle coule dans des canalisations souterraines en centre ville de Rouen. Partiellement recouverte en 1880, elle est définitivement enterrée entre 1938 et 1941 et canalisée dans des conduits sous terre. Pour redonner son charme à la ville, un cours d'eau artificiel a été constitué rue Eau de Robec en surface en place de son cours ancien et actionné par une pompe alimentée par l'eau de la ville. Le Robec quant à lui coule toujours sous terre jusqu'à la Seine.

La présence de la rivière à attiré les teinturiers dont l'activité est déjà mentionnée dès le XII° siècle . Les garanciers et les voiderons se partageaient le privilège de teindre à heures fixes les eaux du Robec. En rouge pour les premiers et en bleu pour les seconds.De nombreux moulins parsemaient le cours du Robec, on en comptait 16 en 1828. Ils permettaient de moudre le grain pour la farine, de broyer les écorces de chêne pour la poudre de tan et fabriquer des teintures. L'aarivée de la machine à vapeur mit fin peu à peu à leur activité.

Dans Madame Bovary , Flaubert écrit sur le quatier du Robec : " la rivière, que fait le quartier comme une ignoble petite venise, coulait en bas sous lui, jaune, violet ou bleu entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers accroupis au bord lavant leurs bras sur l'eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton, s'échaient à l'air..."

rue eau de robec 1        rue eau de robec3

rue Eaux de Robec en 1902 et de nos jours

la rue du ruissel      rue du ruissel

rue de Ruissel en 1905 et de nos jours

Revenons à nos chineurs :

"Maigres, efflanqués, avec leurs pantalons en loques et pour lesquels les " grands jours " qui se préparaient jadis sont arrivés depuis longtemps, ils pêchent à la ligne dans la rivière.

Les uns ont des ficelles au bout desquelles est attaché un fort hameçon ou un engin quelconque qui happe l'objet désiré reposant au fond de l'eau; les autres sont armés de petits filets comme pour la chasse à la crevette; d'autres enfin, plus ambitieux et plus téméraires, descendent simplement le soir au milieu de la rivère lorsque la nuit met son voile sur l'oeil de la police, ainsi que l'aurait écrit Fénélon.

Et sait-on le parti que les chineurs retirent de ces amas d'ordures ?

Les vieilles semelles sont dépouillées de leurs clous: l'acier est revendu à des " gniafs " ainsi que le cuir qui, découpé par petites plaques, sert pour les réparations de talons.

Les débris de vaisselle sont donnés pour quelques sous aux habitants des communes voisines qui désirent hérisser leurs murs de coupans d'assiettes ou de culs de bouteillles.

Les morceaux de plomd, fondus et réunis, finissent par fomer des lingots respectables dont on se débarrasse à un prix qui défie la concurrence des marchands patentés.

Les chiffons sont soigneusement triés, les morceaux d'étoffe de laine servent à réparer les vêtements; les morceaux de toile trouvent leur place chez les brocanteurs.

Quant aux chiens et aux chats, on pense peut-être qu'ils sont abandonnés ? Point du tout.

Ces animeaux en putréfaction fournissent, horresco referens, les meilleurs asticots grâce auxquels nos lectrices devront peut-être de manger un délicieux gardon ou une anguille savoureuse.

Mais toutes ces trouvailles rapportent peu; il en est d'autres beaucoup plus importantes. C'est incroyable le nombre de couteaux, de bagues et de boucles d'oreilles en cuivre et en argent, de menues pièces de monaie que les chineurs retirent par an de l'eau de Rober.

L'explication du fait n'est d'ailleurs pas difficile: une bonne secoue un tapis par une fenêtre, et cela suffit quelquefois pour qu'une pièce tombe à l'eau; un enfant, en jouant, laisse choir par la fenêtre un couteau ou un objet quelconque qu'il a pris sur une table, et voilà autant de trouvé pour les chineurs. il est bien difficile d'établir une moyenne de gain pour ces industriels du ruisseau; d'ailleurs, peu leur importe, ils boivent généralement illico le produit de leur pêche, sachant bien que le lendemain " le fleuve " roulera encore pour eux ses trésors.

En somme, le chineur est utile à la ville. Grâce à lui, le curage de Robec ne se fait pas seulement une fois par an, comme l'exige l'arêté préfectoral, mais tous les jours, comme l'impose aux chineurs la dure loi de la lutte pour la vie "

Ce sont des habitués des assommoirs de la rue du Pont de l'Arquet, de la rue des Arpens, de la rue de la Savonnerie , lieux dans lesquels est englouti leur maigre pactole. La nuit , ils dorment dans ce qui est appelé "un refuge de nuit". Là on y loge pour la nuit à la corde et à la paille pour quelques sous. En général, dans la mesure du possible, il est préferable de dormir entasssé sur la paille qu'à la corde. Pour dormir à la corde, le tenancier a tendu sur toute la longueur de la pièce une grosse corde fixée au mur à chaque extrémité par des anneaux. Pour quelques sous, le client a droit de s'accroupir les bras sur la corde et de dormir ainsi, soit debout ou quelquefois assis sur un banc, la tête appuyée sur la corde.

Bien d'autres métiers qualifiés de bizarres pourraient être cités comme ceux de Réveille matin, de dormeurs, d'éleveurs de vers de terre, de dresseurs de merles, de graisseurs, de tire-bouchons, de gérard, de capteur de chiens ...métiers bien curieux en vérité, mais qui permet à cette population de vivre au jour le jour tant bien que mal. On peut toujours s'interroger si malgré les progrès de nos temps modernes, il n'existerait pas de nos jours de métiers similaires tant la misère de par le monde n'a pas disparu.        

 

rue eau de robec

rue Eau de Robec en 1905

pour une petite promenade le long du robec en photos  sur le blog de daniel hem :

http://blog-de-daniel-hem.over-blog.com/article-rouen-le-long-du-robec-43532344.html

sources

Rouen bizarre de amédée Fraigeau

Wikipédia