L'hiver étant à nos portes, la neige n'ayant pas fait encore son apparition en normandie, nous allons ce mois-ci, faire une promenade dans les Hautes Alpes.Nous sommes le 16 décembre 1724, l'hiver est rude et la neige sur les sommets alpins abondante. Sous nos yeux, au travers d'un acte de décès nous allons assister en direct à un extraordinaire acte de dévouement et de solidarité de toute une collectivité villageoise pour porter les derniers sacrements à une femme sur le point de mourrir. Les conditions climatiques sont extrêmes , comme vous allez vous en apercevoir.

Le récit commence par le décès de Joseph Jacob le 15 décembre 1724, notre curé, François Dalmas, de la paroisse de sainte cécile, doit lui apporter le Saint sacrement au hameau de Calleyere, aussi je vous le laisse raconter ce récit.Ci-dessous quelques documents pour vous situer l'endroit, d'Embrun (05) au château de Calleyere , soit une altitude d'environ 1575 m. L'altitude la plus basse d'Embrun se situant à 775 m, nous avons donc une dénivellation de 997 m pour cette expédition nocturne.

caleyeres      

 

 

 

 

 

 

chateau caleyeres 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

d

Joseph Jacob de caleyre agé d'environ de 63 ans aesté inhumé a ste Cécile le 16 Xbre 1724.  Dalmas curé

Nota. Joseph Jacob n'a pu recevoir les sacrements à cause de l'éloignement et de la rigueur de la saison. On me vint avertir le vendredy matin 15 pour luy administrer les sacrements et l'on pria en même tem Mrs les notaires d'y monter pour recevoir son testament mais la saison étoit si rigoureuse, les chemins si plein de neige qui tombait toujours avec une terrible bize, qu'aucun notaire n'eut le courage d'y aller. Je partis sur les neuf heures du matin,

 

demportant avec moy le très Saint Sacrement, mais quand nous fumes à milieu chemin de Calleyere il vint des hommes expres nous annoncer qu'il étoit mort. J'envoyay incessament un Expres à la ville faire sonner au clocher de la grande église, en faire sonner la petite clochette par la ville afin que la Confrairie du très Saint-Sacrement vint a la porte de la ville a la rencontre du St Sacrement que je fus obligé de raporter à la métropolle ou je donnay la bénédiction à la manière accoutumée.

Le lendemain Samedy 16 on porta à la ville le corps dudit Jacob pour l'inhumer, les chemins étoient si mauvais que près de trente hommes qui sayderent à le porter restérent depuis le Château de Calleyere jusque a la ville depuis le grand matin jusque à onze heures avant midy.

 

 

Nous allons à partir de ce passage assister à l'expédition mentionnée en introcduction , pour porter les sacrements à Anne Blanc, une paroissienne en fin de vie,dans un contexte très difficile d'un hiver alpin.

 

dDans le même tems qu'on sortoit de son enterrement, Claude Jellut, Rentier du domaine de l'hopital sistué en Calleyere au mas de Joutelle, me vint prier de monter audit Joutelle administrer les sacrements a anne Blanc sa femme qui étoit fort malade.Je partis a une heure et demy apres midy portant le St-Sacrement, accompagné d'un bon vallet et de touts ceux qui étoient venus a l'enterrement de Joseph Jacob. Nous allames toujours en chantant des hymnes, des pseaumes, ou en récitant le chapellet.Nous fimes une première station a la chapelle de Calleyere ou je reposaois le st6Sacrement pendant un demy quart dheure ou il fut gardé par ceux du hameau qui ne venoient pas de la ville, pendant qu'avec tous ceux qui venoient de la ville, nous entrame dans l'escurie de

 

dMathieu Blanc nous reposer un moment, et reprendre haleine pour monter jusques au Château dans le même ordre que nous étions venus de la ville. Nous fimes une seconde station dans la chapelle du Château ou je reposay le st-Sacrement et retitames encore, pour un demy quart dheure dans l'escurie de jean Arnoux pour y reprendre haleine car nous étions extraordinairement fatigués.J'avois fait porter deux bouteilles d'eau de vie avec quatre a cinq pots de vin. Nous primes tous un doitgt d'eau de vie ou de vin pour réparer nos forces, et en prendre de nouvelles pour pouvoir aller jusques à Joutelle, ou il n'y avait absolument aucune trace de chemin.Comme la nuit tomboit on se munit de toutes les lanternes qu'on put trouver, et sept hommes des meilleurs chasseurs se munirent chacun d'un fusil au cas que nous fussions attaqués par des loups, car le jour précédant le fils de la veuve Niccolas Bonafous venant de la maison qui est vers Joutelle y fut attaqué par un loup contre lequel il se deffendit quelque tems avec ses besaces qu'il portoit pleines de provisions et enfin laissa les besaces et les provisions au loup qui s'y amusa pendant qu'il se auva.

 

dIl auroit esté inutile de se munir de peles pour faire le chemin devant nous. Il y avoit plus de quatre pieds de neige, mais ceux qui étoient a la tete de notre procession qui marchoient de file un a un, avoient des raquettes aux pieds au moyen des quelles ils marchoient sur la neige sans enfoncer, et marquoient la trace par ce moyen que ceux qui suivoient, agrandissoient ensuite. j'étois muny d'un grand baton ferré d'une toise de long pour me soutenir, car en cas de chute ceux qui maccompagnoient ne pouvoient me soutenir par les cotes, la trace étant trop étroite mais seulement , un par derrire et l'autre par devant.Je me tenois d'une main a l'habit du premier et le dernier me tenoit, ou par-dessous les aisselles, ou dans les mauvais endroits, par-dessous les fesses. C'estoient Joseph et Jacques Hoonore frères , avec Champsaur, vallet de mon frère le juge. Malgré leur secours je tombay deux ou trois fois et ma toise s'enfonça de cinq pied dans la neige.

 

 

dEnfin nous arrivames et entrames dans la maison de Joutelle préciément a la nuit clause. Je donnays la bénédiction du St-Sacrement a ceux qui l'avoient accompagné et je les fis rettirer dans l'escurie pendant le tems que je confessay ma malde, que je communiay et aqui je donnay tout de suite la Sainte Extremonction. Je fus édifié de voir tant de monde accompagner le St-Sacrement dans une si mauvaise saison, dans un tems si affreux et par des chemins si difficiles. Je comptay et j'escrivis le nom de tous, qui se monta a quarante hommes. ce fut un effet de la providence car, sans un si grand nombre de personnes assemblées a l'occasion de l'enterrementde Joseph Jacob, il auroit absolument esté impossible d'avoir pu monter jusqu'au domaine de Joutelle, administrer les sacrements a cette pauvre malade. Aussy dès qu'elle les eut reçus nous nous réunimes en Calleyere a la lueur des lanternes que nous avions porté, et de fagots de paille dont nous fimes provision a Joutelle, et que nous alumions pour nous esclairer.Nous nous réunimes avec peine tant a cause de la nuit que de la neige qui tombant toujours et avec le vent, avoit démarqué la trace que nous avions fait en allant, mais nous étions si consolés d'avoir pu secourir la malade que nous vinmes toujours en chantant le Tedeum, des pseaumes et des cantiques en action de grâce. enfin j'aarivay au Château

 

dde Calleyere sur les 10 a 11 heures du soir, ou je couchay. Le lendemain dimanche, j'y dit la messe et confessay et communiay plusieyrs malades et infirmes et aussi plusieurs sains par devotion.

 

Etat de ceux qui accompagnoient le St-Sacrement:

Ci-contre et ci-dessous (dans la photocopie de l'acte ) la liste des 41 personnes présentes à cette extraordinaire procession nocturne, qui se déroula dans des conditions hivernales très difficiles dans un paysage alpin très enneigé.

 

 

 

            d

 

            hameau de caleyeres

Carte postale ancienne avec une vue du hameau de Calleyere et du Mont Guillaume.

            chateau caleyeres 1

    Autre  vue situant le récit décrit par F. Dalmas curé de la paroisse de Ste Cécile d'Embrun.

   Nous avons là encore un récit très intéressant avec un luxe de détails sur la vie quotidienne de nos ancêtres, dans lequel nous pouvons contaster la solidarité des montagnards et le dévouement de nos curés à ces époques reculées. En lisant ce récit nous avons l'impression de partager et de vivre entièrement cette scène comme si nous y étions présent.

   Sources

Ad des Hautes Alpes (05) commune d'Embrun, paroisse Sainte-Cécile

BMS GG 11. 1721/1725 vues 47,48,49

g. Chapalain